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CHOIX D'ÉCRITS SPIRITUELS DU BIENHEUREUX FRANÇOIS DE LAVAL (1623-1708)



La solidarité, la fraternité et le soutien mutuel dans le ministère pastoral




Document écrit de la main du bienheureux François de Laval sur les raisons pour l'établissement du Séminaire, (après le 26 mars 1663, mais avant les lettres patentes de Louis XIV qui sont du mois d'avril).

Tous les évêques sont obligés d'établir des séminaires pour maintenir tous les ecclésiastiques dans un état de vie qui soit convenable à leur condition

1o Il est nécessaire en la Nouvelle-France plus qu'en aucun autre lieu d'y en avoir un parce que l'on ne peut trouver d'ecclésiastiques en France qui veuillent y aller et quitter leur établissement à moins qu'ils ne soient assurés d'y passer leur vie dans un lieu où l'on se charge d'eux.

2o Leurs fonctions sont si continuelles quelles accablent les prêtres qui y sont employés que souvent et pendant un temps considérable à peine peuvent-ils avoir le moyen de dire leur office, et à moins que de se renouveler dans un séminaire, ils se dégouttent et repassent en France ce qui est arrivé en plusieurs bons ecclésiastiques, ce qui m'a obligé d'attribuer toutes les dîmes au séminaire aux conditions portées dans l'établissement [de celui-ci, à savoir]

1o Les dîmes appartiennent de droit divin à l'évêque et aux prêtres qui administrent les paroisses.

2o Cela étant supposé, il y a tout sujet d'appréhender que les évêques qui succéderont ne prennent la meilleure part de ces dîmes pour eux, et qu'ils n'en laissent la moindre aux prêtres qui desserviront les paroisses comme dans la plupart des diocèses de France où des prêtres n'ont qu'une pension fort modique ce qui a de bien mauvais effets.

3o Que selon l'avis des plus habiles avocats en matière ecclésiastique que j'ai [consulté à] cet effet, je puis me dépouiller et lier tous ceux qui nous succéderont en sorte qu'ils n'y pourront prendre aucune part dans l'avenir, un premier évêque ayant engagé ce fond aux prêtres qui serviront les paroisses avec les conditions qui sont portées.

4o Que les habitants voyant une nécessité absolue de bâtir des églises et n'en ayant pas le moyen quoiqu'ils soient obligés de faire cette dépense m'ont présenté [une] requête pour établir la dîme, ce que nous avons fait et n'en avons pas touché un sol, mais l'avons toute appliquée à la construction de plusieurs églises depuis trois ans et quelque besoin que j'aie eu pour le soutien de la dépense qu'il m'a fallu faire, je n'ai pas voulu en rien divertir étant de présent la plus pressante nécessité de mon église et qu'il continuera beaucoup plus au-delà de ce que j'ai de vie, et pendant tout le temps que le pays s'établira qui sera possible plus de cinquante ans.

5o J'attribue ce fond des dîmes au séminaire aux conditions qui sont spécifiées parce qu'elles appartiennent de droit divin à ceux qui desservent les paroisses, et que je puis mourir chaque jour, auquel cas supposé que celui qui me succédera ne veuille pas entretenir avec lui les ecclésiastiques qui desserviront l'église, il faut de nécessité qu'ils vivent du fond des dîmes et que le reste soit employé à la construction des églises et autres oeuvres nécessaires pour le bien de l'église sans que l'évêque puisse en appliquer quoi que ce soit à son usage comme il est spécifié dans l'établissement.

6o Quoique dans l'établissement il soit dit que le Séminaire jouira des dîmes et que la chose soit pour le présent, cependant pendant que je vivrai j'espère bien ne pas appliquer ce fond à l'entretien du dit séminaire, mais de continuer la construction des églises qui par ce moyen ne coûte rien aux habitants [et] qui est néanmoins tellement nécessaire qu'il est dès à présent comme impossible d'avoir soin de leurs âmes à moins que d'y pourvoir au plus tôt. Il y a trente ans à peu près que les Trois-Rivières et Montréal sont établis et il n'y a pas encore d'église à l'un ni à l'autre [ce] qui cause des maux qui sont grands et auxquels on ne saurait apporter de remède.

7o Je trouve les lettres patentes du Roi nécessaires parce que bien qu'elles ne le soient pas pour l'établissement des autres séminaires de France, par l'avis des avocats, néanmoins elles doivent beaucoup affermir ce dépouillement que l'évêque fait du droit qu'il a aux dîmes afin que les évêques qui nous succéderont ne jugent pas que l'évêque seul les ait liés.

ASQ, Séminaire 2, numéro 27



Lettre de félicitations pour l'établissement du Séminaire des Missions Étrangères de Paris, 20 août 1664.

À Québec, ce 20 août 1664.

Messieurs,
J'ai appris avec joie l'établissement de votre Séminaire des Missions Étrangères, que les bourrasques et tempêtes dont il a été agité dès ses commencements n'ont servi qu'à rendre plus ferme et plus inébranlable.

Je ne puis assez louer votre zèle, lequel ne se pouvant contenir dans les bornes et limites de la France cherche à se répandre dans toutes les parties du Monde et aller au-delà des mers dans les régions les plus éloignées.

Ce que considérant j'ai crû ne pouvoir procurer un plus grand bien à notre nouvelle Église, plus à la gloire de Dieu et au salut des peuples, que Dieu a confiés à notre conduite, qu'en contribuant à l'établissement d'une de vos maisons dans Québec, lieu de notre résidence, où vous serez comme la lumière posée sur le chandelier pour éclairer toutes ces contrées par une sainte Doctrine et l'exemple de vos vertus.

Puisque vous êtes le flambeau des Pays Étrangers, il est bien raisonnable qu'il n'y ait aucune Région qui ne ressente votre chaleur et votre zèle. J'espère que notre Église sera l'une des premières qui auront ce bonheur. Et d'autant plus qu'elle y possède déjà une partie de ce que vous avez de plus cher. Vous trouverez un logement préparé et un fond suffisant pour commencer un petit établissement qui ira toujours croissant comme j'espère.

Cependant je me recommande à vos saintes prières et suis de toute mon affection Messieurs Votre très humble et obéissant serviteur,

François, évêque de Pétrée.

ASQ, Séminaire 2, numéro 51
dans Séminaire pp. 17-18 (texte original dont l'orthographe a été transcrite en français d'aujourd'hui)


Lettre au prêtres du Séminaire des Missions Étrangères de Paris leur permettant de s'établir à Québec, 22 août 1664.

François par la grâce de Dieu et du Saint-Siège, Évêque de Pétrée, Vicaire Apostolique en Canada dit la Nouvelle France, nommé par le Roy premier Évêque du dit pays lorsqu'il aura plu à notre Saint Père le pape d'y ériger un évêché.

À tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut en notre Seigneur.

Sur la demande que nous auraient faite Messieurs les Ecclésiastiques du Séminaire des Missions Étrangères établi à Paris au faubourg Saint Germain d'agréer l'établissement d'une de leurs maisons dans notre diocèse pour, conformément à leur dessein, aller aux missions des pays étrangers,

Nous, sachant qu'il n'y a de plus avantageux pour maintenir le christianisme dans sa pureté, et lui faire faire tous les jours de nouveaux progrès, que d'avoir de bons missionnaires lesquels éclairent et enseignent les peuples par l'exemple de leurs vertus, et par leur sainte doctrine,

À ces causes, et considérant qu'il a plu à sa divine providence [de] nous charger du soin de l'Église naissante du Canada dit la Nouvelle-France,

Nous avons et agréons la demande ci-dessus de Messieurs les Ecclésiastiques, qui composent le corps du dit Séminaire établi pour les Missions Étrangères, auxquels par l'autorité qui nous a été commise, nous avons permis et permettons de s'établir dans tous les lieux de notre diocèse et juridiction, selon leurs règles, et constitutions.

En outre, nous voulons que les Ecclésiastiques du dit corps aient tout pouvoir à présent et à toujours d'enseigner les peuples pour ce qui regarde la vie et les vertus chrétiennes par les prédications, catéchismes, conférences, retraites spirituelles, et autres exercices de dévotion. Aussi d'aller en mission dans tous les lieux de notre diocèse et juridiction sans autre plus ample permission que celle des présentes. Et afin de contribuer au dit établissement Nous avons annexé, et annexons pour présent et à toujours irrévocablement à la maison du dit corps, qui sera établie à Québec la paroisse du dit Québec dédiée à Notre-Dame sous le titre de son Immaculée Conception avec son presbytère, revenus, autres dépendances pour la dite paroisse être administrée et desservie par eux.

Et pour [ce qui regarde le] Supérieur de la dite maison établie au Québec, il sera choisi et nommé par Messieurs du dit Séminaire de Paris suivant leurs règles et constitutions et prendra ensuite notre bénédiction pour en exercer la charge et fonction, et afin que soit chose ferme, et stable Nous avons, à ces présentes signées de notre main et contresignées de notre secrétaire ordinaire, fait apposer le sceau de nos armes.

Données à Québec dans notre demeure ordinaire le vingt-deuxième du mois d'août mil six cents soixante-quatre.

Signé: François, Évêque de Pétrée.

ASQ, Séminaire 2, numéro 28b
dans Séminaire pp. 18-20 (texte original dont l'orthographe a été transcrite en français d'aujourd'hui)


Donation par Mgr de Laval de tous ses biens au Séminaire de Québec, 12 avril 1680.

Par devant les conseillers du Roi, notaires, gardenotes de sa Majesté au Châtelet de Paris soussigné, fut présent Illustrissime et Révérendissime Père en Dieu Messire FRANÇOIS DE LAVAL, premier Évêque de Québec en la Nouvelle France, étant de présent à Paris pour les affaires de son église logé en la maison presbytérale et paroisse saint Josse,

LEQUEL désirant concourir au bien du christianisme et de son église en soutenant le Séminaire des Missions Étrangères établi à Québec en la Nouvelle France, il a par ces présentes de son pur mouvement et sans aucune induction ni persuasion de la part de qui que ce soit que de DIEU seul, donné, cédé, quitté, transporté et délaissé, donne, cède, quitte, transporte et délaisse par ces présentes dès maintenant et à toujours par donation entre vifs pure et simple en la meilleure forme que donation peut valoir sans espérance de la pouvoir ci-après révoquer pour quelque cause que ce soit, au dit Séminaire des Missions Étrangères établi à Québec

C'EST À SAVOIR la terre et Seigneurie de Beaupré [...]située en la Nouvelle France proche la ville de Quebec bornée par le fleuve Saint Laurent du côté du midi, du côté du Nord tenant aux terres non concedées apartenant au Roy d'un bout au levant bornée par la rivière du Gouffre autrement de la baie Saint Paul et d'autre bout au couchant à la seigneurie de Beauport separée de la dite seigneurie de Beaupré par la riviere du Sault de Montmorency consistant ladite terre et seigneurie de Beaupré en domaines, rentes et redevances seigneurialles, haute, moyenne et basse justice, droits de chasse et de pesche, moulins bannaux a eau et a vent terres labourables, prez, bois, bastimens, pour loger les fermiers et autres appartenances et despendances.

ITEM une maison appelée vulgairement le petit Séminaire située en la paroisse et proche l'église de Notre Dame du Château Richer dans la dite Seigneurie de Beaupré, jardins, prés, terres et dépendances,

ITEM l'Île de Jésus située vis-à-vis l'île de Montréal distante de soixante lieues au dessus du dit Québec aussi avec les bâtiments qui se trouveront sur elle, avec les terres, prés, bois, îles adjacentes et toutes ses autres appartenances et dépendances.

ITEM une étendue de terre de cinq lieues de face sur cinq lieues de profondeur sur le grand fleuve Saint Laurent dans la Nouvelle France environ quarante deux lieues au-dessus de Montréal à prendre depuis le Sault de la Chaudière vulgairement appelé la Petite Nation en descendant le fleuve sur le chemin des Outaouack en tous droits de justice et seigneurie, [...]

FAIT ET PASSÉ à Paris en la maison presbytérale de Saint Josse ou le dit Seigneur Évêque est logé, L'AN MIL SIX CENTS QUATRE VINGTS LE DOUZIÈME AVRIL APRÈS MIDI.

Et ont signé la minute des présentes demeurée vers et en la possession du dit Carnot l'un des notaires soussignés.


ASQ, carton Séminaire, numéro 69 dans Séminaire pp. 71-72; 77 (texte original dont l'orthographe a été transcrite en français d'aujourd'hui)


Extraits d'une lettre aux Directeurs du Séminaire de Québec, 1685.

Puisque l'on juge que l'on doit continuer dès l'été prochain les travaux de l'église de Québec, afin que la Cour voie que l'on emploie l'argent qu'elle donne à cet effet, la première chose qu'il est nécessaire que l'on fasse est d'achever la seconde tour, qui a été conduite seulement de dix-huit pieds de haut, contenue dans le marché du sieur Renaud, qui est obligé d'achever la première conformément à son marché...

Comme M. Morel devait faire encore quelques quêtes pour le rétablissement de l'église de Sainte-Anne et que je me persuade aisément qu'il aura encore amassé quelque chose pour joindre au reste du fonds tant de ce qu'il m'a baillé que de ce qui est entre les mains des Boulanger, qui se monte bien à cinq cents francs, au cas que l'on envoyât six maçons, il en faudrait accommoder Sainte-Anne de deux et commencer au moins l'été de l'année 1686, à moins que les navires de cette année n'arrivassent de si bonne saison que l'on pût commencer dès cette année; ce qui aurait un bon effet et exciterait les peuples à continuer leurs charités pour le rétablissement d'une église où tout le pays a une si grande dévotion.

Il est très important et d'une grande conséquence de conserver les droits de juridiction que les bulles d'érection de l'évêché de Québec en titre donne à l'évêque du dit Québec sur toutes les nations qui étaient actuellement sous l'obéissance du Roi et celles qu'il réduirait à l'avenir, pourvu qu'elles ne soient d'aucun autre évêché, réservant au Roi de mettre des bornes au dit évêché de Québec, qui doivent être approuvées par le Pape, et partant à moins que l'on n'établisse un autre évêché dans les nations qui sont et seront sous la domination du Roi par la découverte qu'en feront nos Français et les communications que nous pouvons y avoir par Québec, l'on ne peut point en ôter la juridiction à l'évêque de Québec et aucun missionnaire n'y peut travailler à la conversion des infidèles que sous la dépendance du dit évêque. C'est pourquoi il faut en maintenir le droit ici par mémoire que l'on présentera au Roi, et M. l'abbé de Saint-Valier doit en écrire au Roi par le retour des vaisseaux et lui faire connaître les mauvaises suites et divisions qui s'ensuivraient.

M.[de] Denonville a promis à M. l'abbé de Saint-Valier de destiner tel nombre de congés qu'il jugera à propos pour le soulagement des pauvres. Ceux qui sont répandus dans les côtes sont les plus dignes de compassion et d'être assistés à cause de la grande misère où le manque de hardes et de couvertures les réduit, et l'impuissance dans laquelle ils sont d'en avoir, chargés de grand nombre d'enfants, qui sont obligés par nécessité de coucher sans distinction de sexe et avec père et mère sous une même couverte. Si M. [de] Denonville tient sa parole, il faudra distribuer les congés par parcelles cinquante francs dix vingt écus plus ou moins, et en faire part à chacun suivant la pauvreté où ils sont réduits. Cela soulagera beaucoup le Séminaire, tenant lieu de ce qu'il serait obligé de donner tous les ans. Il faut avoir soin de nous mander ce qu'il aura fait, afin que l'an prochain l'on prenne des mesures selon le moyen que l'on aura, au cas que les pauvres ne fussent pas soulagés par cette voie.

[...]Il a été réglé à la Cour que les Récollets n'auront qu'un frère demeurant dans la maison de Québec; à quoi il faut veiller avec soin, parce qu'il est bien difficile qu'ils se puissent réduire à ne rien entreprendre de nouveau et d'y faire demeurer quelque prêtre sous quelque prétexte d’infirmité habituelle, afin de pouvoir dire qu'ils ont quelque possession; ce qui est sujet à de grandes suites.

La Cour a réglé qu'ils ne s'établiront point au Montréal; ce qui les a fort mortifiés et qui est un grand bien. A bien plus forte raison faut-il souffrir qu'ils aient aucun établissement aux Trois-Rivières, au fort de Cataracouï, à l'île Percée et autres lieux qu'ils pourraient projeter, mais qu'ils n'aillent et ne demeurent en toute sorte d'endroits universellement que par voie de mission, qu'il leur faut donner par écrit pour le temps que l'évêque le jugera à propos. L'on ne doit point les laisser aller hors une ou deux [lieues] de Québec sans qu'ils en aient donné avis à l'évêque ou ses grands-vicaires, et qu'ils n'exercent point de fonction, hors de dire la messe, sans qu'ils aient l'agrément de celui qui a soin du lieu, qui les doit par nécessité instruire des désordres et de ceux qui donnent du scandale, à moins de quoi il arrive presque infailliblement qu'ayant des considérations purement humaines et de leur intérêt, ils reçoivent aux sacrements les plus scandaleux, s'excusant sur ce qu'ils ignoraient la chose, quoiqu'ils la sachent très bien, etc.

La subsistance des ecclésiastiques qui desservent les cures de Canada est la charge la plus onéreuse que le Séminaire puisse avoir, si la Cour désistait de donner autant du moins qu'elle a donné cette année. Cependant il est de la dernière conséquence de ne pas abandonner les curés; le Séminaire ne le peut ni ne le doit, tant à raison du bien spirituel des curés, qui ne se soutient que par l'union qu'ils ont avec le Séminaire, qu’à cause du bien général de toute 1'Église et de plus de tous les peuples, qui tomberaient dans une étrange désolation, si les dits curés n'étaient unis et dépendants du dit Séminaire. Il est donc nécessaire que M. l'abbé de Saint-Valier écrive dès cette année à la Cour qu'il a déjà reconnu le peu de valeur des dîmes, les fatigues excessives que les curés ont à souffrir pour administrer les cures, bref qu'en attendant qu'il ait pu se transporter lui même dans tous les lieux au printemps, qu'il prie le Roi d'accorder le même secours de quatre mille livres, sans lequel il ne pourrait pas soutenir les dits curés et missionnaires, y en ayant une grande partie des dites cures qui ne peuvent être desservies que par voie de mission.

Il sera nécessaire de conférer et examiner si l'on doit, les vingt ans étant passés, qui sera en 1687, proposer à la Cour de mettre la dîme à la treizième suivant les lettres d'établissement de l'évêque et des patentes du Roi données à ce sujet en l'année 16[63]. Il y a du pour et du contre; il est à craindre que si l'on prend cette voie, la Cour ne retire entièrement le secours des quatre mille livres et qu'elle ne veuille plus rien donner pour les cures, tant celles qui peuvent être sédentaires et fixes que pour celles qui ne peuvent être administrées que par voie de mission, fondée sur ce que les dîmes augmentant de moitié, il doit y avoir suffisamment pour la subsistance des curés du provenu des dites dîmes. Et cependant il est assuré qu'avec cette augmentation, l'on ne pourrait pas les faire subsister, à la réserve de quelques-unes. Les raisons en sont connues au Séminaire, qui a l'expérience et sait les difficultés.

D'autre part l'on a toujours reconnu qu'il est très important pour conserver les ecclésiastiques dans l'esprit de Notre-Seigneur, qu'ils reçoivent tous leurs besoins du Séminaire de Québec, afin qu'ayant ce rapport, ils y demeurent toujours unis. Et si tout le revenu des cures consistait en blé et qu'il n'y eût pas une partie en argent, il serait comme impossible au Séminaire de pourvoir à la subsistance des curés, d'autant que la plupart du temps l'on n'en a point de débit dans le pays, et que le Séminaire d'ailleurs en retirera des fermes et autres domaines qu'il aura, sans parler des dîmes qu'il recevra des curés qui se conserveront dans l'union du Séminaire, beaucoup plus qu'il n'en pourra consumer pour son usage...

[...] M. Durfé passe [en Nouvelle France] aussi avec M. l'abbé de Saint-Valier à dessein de demeurer au Séminaire de Québec. Je ne sais pas à quel emploi l'on pourrait le destiner. Je n'en vois guère qui lui soient propres en Canada. Vous y penserez tous ensemble et résoudrez ce qui lui sera plus convenable tant que la Providence 1'arrêtera au Séminaire, dont je lui ai dit l'esprit, duquel il y a sujet de douter qu'il s'accommode au regard du détachement, qui est l'essentiel néanmoins et en quoi consiste l'esprit de grâce qui soutient le Séminaire, lequel s'il ne goûte pas, il est à souhaiter qu'il n'y fasse pas une longue demeure et qu'il retourne à celui de Montréal, comme il a témoigné qu'il pourrait faire, si le Séminaire de Québec ne l'accommodait pas. Il a voulu savoir une fois de moi combien il était à propos qu'il y payât de pension. Je lui fit [sic] réponse que l'on n'en payait point dans le Séminaire, que l'on y portait ce qu'on avait et que ceux qui n'avaient rien y étaient aussi bien reçus que ceux qui avaient du bien. Abiit tristis. Je n'ai pas sujet d'être persuadé qu'il goûte cette conduite. Notre-Seigneur en disposera comme il lui plaira. Il faut prier la sainte Famille qu'elle ne permette pas que ceux qui ne seront pas animés de cet esprit, demeurent dans une maison qui lui est dévouée et consacrée si particulièrement...

Il se présente assez de sujets médiocres, mais il est rare d'en trouver qui aient ce que l'on appelle de bonnes qualités soit en grâce soit en talents naturels et qui soient capables de remplir les fonctions dont l'on a besoin dans le Séminaire de Québec, et propres pour être de l'union et prendre part à la conduite et gouvernement du Séminaire. Tous ceux qui ont du bien temporel ou des qualités de grâce et de nature un peu considérables, prennent les vues des missions du Levant et envisagent le Canada comme un lieu où il y a peu de bien à faire parmi les sauvages, où le seul emploi du Séminaire est de s'occuper simplement aux Français, pour lequel presque aucun ne ressent d’attrait du moins en Canada. J'ai néanmoins un sujet dans le Séminaire en vue et que nous tâcherons de tourner pour le Canada, qui a bien de la grâce, du jugement et de la conduite et qui serait d'une trempe d'esprit telle qu'il nous faudrait pour se lier entièrement à cette œuvre. Il faut avoir recours à Notre-Seigneur et à sa sainte Mère et leur demander qu'ils disposent son cœur. Il nous témoigne assez d'affection et d'agrément.

Un bon garçon, nommé Thomas, qui est de Montmorency, cordonnier de son métier, passe [en Nouvelle France] aussi pour le Séminaire de Québec. Il était depuis sept ou huit mois dans la maison à aider à la cuisine. Il avait déjà, avant mon arrivée, témoigné son désir à M. Dudouyt. Il n'a pas grand génie. Il paraît néanmoins savoir bien son métier. Ce que j'appréhende en ce garçon, est qu'il n’ait pas l'esprit assez constant et assidu à s'appliquer à son travail depuis le matin jusqu'au soir et d'un bout de l'année à l'autre. Nous n'avons pas pu avoir de l'expérience sur cela. Mais la seconde chose est qu'ayant été élevé et aidé du frère Jean Osmond, nommé M. de la Croix, il n'eût pris quelqu'une de ses maximes pour l'oraison mentale ou plutôt une inaction véritable. Je dis cela sur quelque sorte de fondement, parce que l'observant un peu, je remarquai qu'il avait été une fois plus de trois heures continues devant le Saint-Sacrement. Ce qui me donna occasion en m'aidant à me coucher, de lui demander, ne faisant semblant de le savoir, où il avait été pendant tout ce temps. Il me fit réponse qu'il était devant le Saint-Sacrement, et l'avant questionné de ce qu'il y faisait et que cette application était capable de lui casser la tête, outre que ce n’était pas ce que Dieu demandait de lui, il me dit qu'il ne s'appliquait point et que quand il y demeurerait plus longtemps, qu'il ne se ferait aucun mal à la tête. J'ai dit à M. Dudouyt ma crainte à l'égard de ce garçon, lequel, s'il se figurait des états chimériques, il déroberait à son travail du temps pour contenter sa fantaisie. À quoi il m'a répondu qu'il n'a jamais fait cela étant à la cuisine, dont il n'y a pas lieu de s’étonner, parce qu'il était veillé et pressé. Cependant on vous l'envoie. Veillez à son travail. Il m'a dit qu'étant dans une communauté de filles à Saint-Germain, il faisait tous les jours trois souliers, et il convient qu'un homme qui s'emploie en doit faire autant...

M. l'abbé de Saint-Valier ne sachant pas comme les choses se passent en Canada, s'est figuré qu'il aurait besoin d'une personne qui l'accompagnât pour écrire, et avait jeté les yeux sur le dit Digoy; mais je lui ai dit que les choses n'allaient pas comme il pensait et que les ecclésiastiques qui iraient avec lui s'acquitteraient de cette fonction, et d'ailleurs s'il est jugé qu'il ait les qualités requises pour la procure, ce serait bien dommage de l'en détourner et de ne le pas former à un emploi si nécessaire au Séminaire. Ma pensée est que, quand il y sera employé, qu'il demeure tout au plus clerc avec la soutane, comme M. Ranvier, sans être promu aux ordres sacrés suivant la vue qu'on avait eue sur M. Valet, lequel, à moins qu'il n'y ait un grand changement dans son humeur, il est à propos de renvoyer en France, et je puis même juger que quelque changement qu'il y parût, il serait peu propre à administrer une cure, ayant le fond du génie fort rustique, grossier et dégoûtant; ce qui ne s'ajuste pas aux fonctions ecclésiastiques, dans lesquelles l'on est obligé incessamment de converser et agir avec le prochain, enfants ou adultes. Lui ayant donné la soutane et admis au réfectoire, je ne vois guère d'autre moyen de s'en défaire que de le renvoyer en France…

[...] Nous avons souvent parlé, M. Dudouyt et moi, de la nature et usage que l'on doit fixer la nourriture et entretien de ceux qui feront état de se donner au Séminaire, et avons trouvé beaucoup de difficulté à ce que l'on les (i. e. les frères donnés du Séminaire) réduisît toute leur vie à ne boire que de l'eau; et quoique la chose ne soit pas si rude, comme les personnes se le persuadent, cependant, eu égard à tout le reste du pays, ils se regarderont quelquefois, dans des tentations et bouleversements, comme malheureux d'être privés de toute sorte de douceurs et particulièrement de celle de boire du vin ou au moins de la bière. Sur lequel sujet de murmure et de plainte de la nature, lequel n'est pas nouveau, l'on peut dire que la mission du Canada étant soutenue de la France et y ayant tout son rapport et sa correspondance, à ce malheur qu'à moins que la même manière de vie, nourriture et entretien n'y soit gardée, l'on n'est point satisfait, et quoique les choses soient incomparablement plus chères qu'en France, l'on n'y [a] aucun égard. Ce qui rend le soutien du Séminaire de Québec bien plus difficile et de plus grande dépense que n'est pas celui de Siam. Je me suis entretenu à fond plusieurs fois avec M. Vachet qui avait amené ici des mandarins qui sont des espèces d'ambassadeurs du roi de Siam, de la conduite et manière de vie, nourriture et entretien du Séminaire de Siam, et, entre autres choses, il m'a dit que dans le réfectoire les ecclésiastiques, séminaristes et domestiques ne boivent autre chose au monde que de l'eau; et lui demandant si c'était que l'on n'y portât point du tout de vin, il m'a répondu que l'on y en porte, mais qu'il vaut un écu et quatre francs quelquefois le pot et n'y est pas plus cher; ce qui fait que l'on n'en donne au réfectoire qu'aux grandes fêtes. Le reste du temps, ils ont une certaine liqueur dans le pays, qui n’est pas bien chère, dont chaque ecclésiastique a une bouteille à sa chambre pour en boire quelquefois, qui soutient plus que de l'eau. Voilà l'usage qu'ils observent pour la boisson et se portent néanmoins très bien en ce pays, quoiqu'il m'ait dit qu'ils ont beaucoup plus de peine à s'abstenir de vin et d'eau-de-vie qu'en France et dans tous les pays froids, parce que dans les grandes chaleurs les pores sont tellement ouverts, que dans les travaux de leurs missions et même dans le moindre exercice qu'ils font dans le Séminaire, ils se trouvent souvent sans force ni vigueur. Je lui ai dit que nous étions de pauvres gens et missionnaires en Canada, qu’à moins que nous ne fussions nourris à l'instar de la France, nous ne croyons pouvoir subsister. Mais à leur manière de boisson, il est aisé de voir que si nous étions réduits comme eux, nous subsisterions en aussi bonne santé comme eux et nous aurions possible plus la grâce de la pauvreté évangélique.

Mais après cette digression pour revenir à parler de bière, tout bien examiné, le Séminaire ayant sa provision et son ordinaire réglés de vin, comme chacun sait, il est bien difficile de réduire des donnés à boire de l'eau toute leur vie.

Ainsi nous jugeons qu'il faut encore bien peser et examiner si l’on ne doit pas établir une brasserie pour rendre leur condition plus douce et tolérable que celle d'être réduits à l'eau, en leur donnant de la bière médiocre, possible même à la suite pourra-t-on faire que ceux qui passeront en Canada pour ecclésiastiques, se pourront accoutumer à la bière. Je ne vois qu'il leur fût bien difficile, parce que la plupart des sujets que l'on choisit ici, ont été élevés dans de pauvres petites communautés, où ils vivent presque de rien, et dans une grande pauvreté, n'ayant pas même de quoi avoir du pain, se passent bien à boire de l'eau et se portent très bien.

Nous aidons actuellement plusieurs pauvres garçons qui achèvent leurs études, qui ont bien de la grâce et de l'esprit et seront de fort bons sujets pour les fonctions ordinaires. [...]

Il était de grande importance de ne pas différer à faire voir le droit de la juridiction de l'évêché de Québec et de travailler à se maintenir dans la possession. J’ai envisagé cette affaire de telle conséquence, que je l'ai jugée, comme je vous le dis, lorsque l'on me proposa le voyage de France, seule capable de me le faire entreprendre et il semble que Notre-Seigneur me donnait un pressentiment de tout ce que nous voyons qui serait arrivé et qui était déjà bien avancé. Aussitôt que je fus arrivé à Paris, je ne perdis aucun moment pour en écrire à Rome à M. Pallu, lequel en ayant parlé à M. le Cardinal d'Estrée, il le trouva fort ferme sur cette affaire pour maintenir le droit des Récollets, et lui dit que c’était lui qui avait été chargé de leurs requêtes et mémoires et qui leur avait obtenu leurs pouvoirs. Il dit à mon dit Sieur Pallu et depuis à M. Lefebvre, qui est présentement à Rome en sa place, qu'il paraissait fort extraordinaire que l'évêque de Québec voulût étendre sa juridiction à huit cents lieues et trouva étrange que l'on envoyât des vicaires apostoliques. Et comme l'on lui avait envoyé un mémoire des raisons que 1'évêque de Québec avait d'empêcher que l'on n'entreprît sur sa juridiction et que si l'on avait besoin de vicaires, c'était à lui de les envoyer jusqu'à ce qu'il eût un autre évêché établi, mon dit Sieur le Cardinal d'Estrée, quasi comme parti, fit réponse au dit mémoire et envoya au Roi la réponse, disant qu'il avait cru être obligé d'en user de la manière qu'il avait fait, et M. l'abbé de Saint-Valier lui ayant écrit aussitôt qu'il fut nommé, il lui a fait la même réponse, dont il lui a envoyé autant, lui témoignant qu'il souhaiterait que M. l'abbé de Saint-Valier fût multiplié et qu'il pût être en même temps à Québec et à huit cents lieues, qu'il avait envoyé le mémoire de l'évêque de Québec d'un côté et les raisons contre de l'autre part. Ce qui obligea d'en parler au Roi, lequel M. l'abbé de Saint-Valier trouva fort informé et prévenu par le mémoire et les lettres du dit Cardinal et encore plus par les soins du Ministre, qui avait une forte passion de maintenir l'entreprise du dessein du Sieur de la Salle comme son ouvrage. C'est ce que l'on a reconnu depuis. Cependant nous avons fortement répondu aux réponses envoyées par le dit Cardinal d'Estrée. Ce qu'ayant montré au P. de La Chaise, il a entrepris cette affaire de la bonne manière et en a entretenu le Roi à fond. Ce qui a été cause que M. l'abbé de Saint-Valier en ayant parlé une seconde fois au Roi, il lui dit qu'il vît M. l'Archevêque et le P. de La Chaise et qu'il les chargeât de ses mémoires pour lui en faire le rapport; ce qu'il fit; lesquels, ayant pris jour s'assemblèrent, où l'on se trouva présent, et tous deux ensemble ayant vu les clauses de nos bulles, où le droit de 1'évêque est si positivement établi dans tous les lieux qui sont et seront ci-après mis sous la domination du Roi, non sujets à la juridiction de quelque autre évêché, et que les bornes du dit évêché de Québec seront désignées par le Roi et approuvées du Saint-Siège, ils n'eurent aucune peine de conclure que Rome n'avait aucun droit et qu'il fallait laisser les choses comme elles ont été, sous 1'autorité et gouvernement de l'évêque de Québec. Cependant comme le Ministre apprit que la chose se décidait de la manière apparemment contre son attente, est venu à la traverse et représenté au Roi que cette nouvelle colonie prétendue serait ruinée, si l'on la soumettait à la juridiction de l'évêché de Québec, qu’il fallait encore examiner cette affaire. Ce qui a fait que le Roi a dit qu'il fallait que M. de Seigneley fût présent à une autre assemblée qui se ferait de M. l'Archevêque de Paris et du P. de La Chaise, lequel est tout 1'appui en cette affaire.

M. l'Archevêque mollissant aussitôt qu'il voit le Ministre d'un sentiment, cette assemblée, où la chose se doit discuter une dernière fois, se fera jeudi prochain le dix de mai. Cependant comme l'on a été obligé de voir M. de Seigneley sur cela, et de lui bailler autant de tous les mémoires, après avoir fait beaucoup de difficultés sur cette affaire et que c'était ruiner et détruire entièrement cette colonie, il a néanmoins molli et a dit qu'il fallait donc que l'évêque de Québec eût un grand-vicaire établi à Paris. A quoi l'on lui a répondu que l'on n'y trouvait aucune difficulté et qu'il verrait dans les mémoires que l'on s'offrait à cela. L'on vous enverra autant des mémoires qui sont très forts et bien faits. Ceux qui ont été faits à Rome le sont malicieusement et sans bonne foi, contiennent beaucoup de faussetés, mais faits avec esprit. M. l'abbé de Saint-Valier était de sentiment d'attendre à son retour de parler de cette affaire, mais j'ai cru qu'il ne fallait pas perdre un moment et il est facile de voir que si les choses se fussent affermies, outre les changements et révolutions perpétuelles qui arrivent, il aurait [été] très difficile d'y remédier. Le P. de La Chaise a été de ce sentiment et Notre-Seigneur et sa sainte Mère y ont donné bénédiction. Ce sera une paix établie pour toujours en cette nouvelle Église, soit qu'il s'établisse ou non un nouvel évêché à la suite; et on conviendra pour lors des conditions en ce qui regardera la juridiction...

Altera nova positio pp. 588-596


Extraits d'une lettre à l'abbé de Saint-Vallier, vicaire général du diocèse de Québec, 15 février -15 mars, 1686.

À Paris, le 15 février 1686.

Voici, mon cher Seigneur et frère, ma première lettre que j'envoie pour être mise par le premier vaisseau qui partira de La Rochelle.

Ma santé n'est que trop bonne pour le mauvais usage que j'en fais. Il semble néanmoins que l'ouverture que j'ai eue à un pied pendant cinq ou six mois à Québec, se veuille rouvrir depuis trois semaines. La sainte volonté de Dieu soit faite.

Quoi qu'il en soit, je me sens assez de force et de santé pour retourner cette année dans le lieu seul qui en ce monde puisse faire ma paix et mon repos; in pace in idipsum dormiam et requiescam. Cependant comme nous n'y devons point avoir d'autre centre que le bon plaisir de Notre-Seigneur, quelque désir qu'il m'en donne, il me fait en même temps la grâce de lui en faire un sacrifice et de me soumettre au jugement que vous avez porté que je dois demeurer encore cette année en France pour être présent à votre retour cet automne prochain, lequel tous les serviteurs de Dieu et les personnes même auxquelles vous avez témoigné avoir plus de créance, trouvent nécessaire.

Et quoique toutes les raisons que vous m'écrivez du bien que vous voyez qu'il y aurait que vous restassiez encore une année avant que de repasser en France, tout ayant été pesé et soigneusement examiné, l'on ne doute pas qu'il n'y ait plus de bien à votre retour qu'à votre demeure en Canada. Je suis de ce même sentiment et entièrement persuadé que vous ne devez pas différer votre retour à l'an prochain. Je vous attends donc pour me conjouir avec vous des grâces que Notre-Seigneur vous a faites depuis votre départ et de celles que cette Église a reçues par votre moyen.

Pour mon particulier, il ne me reste plus à recevoir que la consolation de vous voir revêtu du caractère [épiscopal], et j'espère que dans les bonnes et saintes dispositions dont je vois par vos lettres que la sainte Famille de Jésus, Marie Joseph, et les saints Anges remplissent votre coeur, il produira dans votre âme des effets d'une grâce toute singulière. Je suis assuré que c'est dans cet esprit que vous désirez, aussi bien que moi, que la chose s'accomplisse au plus tôt, afin que la plénitude du Saint-Esprit, que vous devez recevoir conjointement avec la puissance de l'épiscopat, puisse consumer tout ce que ce divin Esprit y trouvera d'opposition à l'esprit de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est le véritable pontife et notre seul exemplaire: respice et fac secundum exemplar quod tibi in monte monstratum est.

[...] Nous ne devons néanmoins rien négliger. La Providence de Dieu dispose toute chose suavement et toutes ces contrariétés et avortements de nos desseins et projets nous doivent beaucoup servir pour faire mourir en nous tous les mouvements déréglés d'une nature trop impétueuse. C'est au grand Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers en sa vigne; toute notre industrie humaine et nos soins empressés n'avancent point l'oeuvre du Bon Dieu.

Il nous faut mourir aux trop grands désirs des bonnes choses, même de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Notre-Seigneur nous en a donné l'exemple étant en ce monde, où il paraissait, suivant le raisonnement de l'esprit humain, comme insensible à la perte de tant d'âmes qu'il voyait périr et se damner.

Quoiqu'il faille mettre tout notre appui et notre confiance en lui, nous ne perdrons pas un moment de travailler à trouver quelques sujets d'ici au départ des vaisseaux. Ceux qui sont ici dans le Séminaire y étant tous entrés depuis peu, ne sont pas encore en état de les envoyer cette année, outre qu'il faut qu'ils servent à styler et former ceux que 1'on y recevra d'ors en avant, et d'ailleurs ils n'ont encore aucun ordre sacré et n'ont pas l'âge.

Nous ne savons pas encore ce que la Cour fera pour tout ce qui regarde l'Église du Canada et les oeuvres de Dieu que l'on leur propose. Il y a sujet de craindre, selon sa conduite ordinaire ayant beaucoup de peine à débourser, qu'elle ne diffère à l'an prochain de résoudre l'affaire de l'établissement des cures, dont vous m'écrivez que l'on envoie le plan signé de MM. Gouverneur et Intendant et de vous, duquel j'ai vu la copie, le nombre se montant à cinquante et une, auxquelles on attribue chacune pour la subsistance des curés quatre cents livres de France.

[...] Ce ne sont, mon cher Monsieur, que les premiers commencements des épreuves et faveurs que Notre-Seigneur vous fait. Nous en avons bien éprouvé par sa bonté et miséricorde de toute nature depuis vingt-huit ans qu'il nous a chargé de l'Église du Canada. Ce sont les voies par lesquelles il a voulu que les saints Apôtres et Disciples aient fondé et établi son Église. Il a fait la même grâce à celle du Canada, laquelle y ayant pris toute sa force et son accroissement, ne s'est soutenue et maintenue que par la patience et longanimité à souffrir dans une grande paix et union à Notre-Seigneur tout ce qu'il lui a plu permettre. Nonobstant ces contrariétés, ne diminuez rien de votre courage; c'est son oeuvre, et il nous a promis qu'il ne nous abandonnera pas. Nous avons tout sujet d'espérer que votre présence et l'exposition que vous ferez vous-même des grands, pour ne pas dire extrêmes, besoins de I 'Église, sera plus efficace, et que, quand bien [même] la Cour accorderait peu de chose ou même quoi que ce soit cette année, vous réparerez tout étant présent.

Si l'intendant, de la nomination duquel nous espérons que Notre-Seigneur, sa sainte Mère et toute sa sainte Famille prendront soin, est un homme de bien, il pourra beaucoup aider à donner à la Cour les sentiments tels que nous pouvons désirer pour le bien de cette pauvre Église. Il n'y a point d'apparence que M. Duchesneau puisse être choisi pour y retourner, un retour de cette nature étant trop opposé, lorsqu'il y eut révocation, aux maximes de la Cour.

M. Dudouyt et moi, avons été tout consternés à la vue de l'excessive dépense à laquelle vous vous êtes engagé par la multiplication des enfants et des nouvelles entreprises et établissements que vous avez jugé devoir faire. Magna est fides tua et plus grande de beaucoup que la sienne et la mienne. Nous voyons que tous nos Messieurs y ont correspondu avec la même confiance et l'entière soumission qu'ils ont cru et dû être obligés d'avoir à vos sentiments; en quoi je les approuve fort.

J'ai admiré en mon particulier de voir par toutes vos lettres et dans tous les mouvements de votre coeur, un si grand abandon en cette aimable providence de Dieu, qu'il ne vous a pas seulement permis d'avoir le moindre doute qu'elle ne pourvoie abondamment de quoi fournir au soutien de toutes les oeuvres qu'il vous a inspirées, et que sur ce fondement, qui est à la vérité bien solide, vous avez eu la résolution d'en venir à l'exécution. Il est vrai qu'il y a longtemps que mon coeur soupirait après ce que vous avez fait. Mais je n'ai jamais eu assez de confiance ni d'abandon pour l'entreprendre. J'attendais toujours les moments quae Pater posuit in potestate sua. J'espère que, puisque la très sainte Famille de Notre-Seigneur vous a inspiré toutes ces oeuvres, elle donnera des moyens et des ouvertures pour soutenir ce qui est si fort à la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. Mais selon toute apparence, il s'y trouvera de grandes difficultés, qui ne serviront qu'à augmenter cette confiance et cet abandon.

Celles que nous éprouvions cette année sont qu'il y a peu d'apparence que la Cour donne grand'chose et que d'ailleurs nous avions très peu de fonds. Nous vous toucherons tout en peu de mots ce que nous pouvons espérer. Nous ne laisserons pas, M. Dudouyt et moi, de travailler de notre mieux à la vérité in spem contra spem; car où prendre de quoi accomplir des factures, mémoires et lettres de change qui se montent bien à dix mille écus et n 'en avoir i>as le quart? Le premier moyen et je crois le plus souverain est d '~voir re(.o"rs à la prière, afin que Notre-Seigneur dispose le coeur dii Roi et de ses ministres pour entrer dans tous ses desseins...

M. de Fermanel est parti depuis six jours pour aller à Rome à cause de la mort de Mgr d 'Héliopolis, dont nous avons été confirmés, qui arriva le 29 octobre 1684. J'ai officié ici à son service que l'on a fait fort solennel et pareillement pour la mort de Mgr de Babylone, dont on a aussi reçu nouvelle, qui est arrivée le 26 août 1683, qui était un saint homme. L'on fit son serviee le lendemain. Ce sont de grandes pertes pour ces missions. Mais le Bon Dieu, qui n'a pas besoin de nous, saura bien les réparer quand il lui plaira.

M. Pallu est parti avec un ecclésiastique, qui s 'est présenté, que je ne connais pas, pour aller à Siam. M. de Grainville, que vous avez vu, qui était de Caen, qui semblait se vouloir destiner pour succéder à M. Dudonyt dans son emploi, est retourné dans son pays, bientôt après que vous fûtes parti, polir ne pas revenir. Vous voyez par tous ces changements comme la divine Providence dispose tout autrement des choses que nous proposons; elle est néanmoins toujours aimable, et il fait bien bon de s'y laisser conduire.

[...] Du 15 mars... Il ne me reste plus, mon cher Seigneur et frère, par cette lettre, qu'à vous conjurer de m'offrir souvent à Notre-Seigneur et à sa sainte Famille et la priez qu'elle détruise en moi tout ce qui est contraire à son esprit. Il n'y a point de jour ni presque de moment que je n'aie le réciproque pour vous, étant à vous en son amour.

François, évêque de Québec.

Altera nova positio pp. 384-386; 393-394



Lettre à Mgr de Saint-Valier, 1696.

Puisque vous voulez, Monseigneur, que je vous dise mes sentiments au sujet de votre retour, il me paraît que la divine Providence est l'unique cause de votre retardement et je crois que vous ne devez pas être surpris que le Roi étant pleinement informé de toutes les brouilleries et divisions qui ont continué jusqu'à présent entre vous et votre clergé, il vous ait fait déclarer l'ordre duquel vous avez pris la peine de m'écrire.

Vous me priez de vous dire en quoi vous pouvez avoir contristé votre clergé et que vous croyez qu'il n'y a personne plus capable que moi de vous faire connaître les moyens que vous auriez à prendre pour consoler ceux que vous avez affligés contre vos intentions.

Vous savez que je suis très peu éclairé et que j'ai un juste sujet de me persuader que ce que je pourrai avoir à vous dire sur une affaire de cette nature, aura très peu d'effet, et je me crois d'autant plus incapable de vous donner aucune lumière que j'ai reconnu par une longue expérience le grand éloignement que vous avez toujours eu d'en recevoir aucune de ma part, jusqu'à m'avoir témoigné plusieurs fois, comme vous le savez, que j'aurais dû me conformer au désir que vous aviez que je me retirasse dans un lieu éloigné d'ici, sans néanmoins vous en avoir donné aucun sujet, sinon que je ne pouvais souvent convenir des principes qui font toute la règle de votre conduite.

Cette considération, outre plusieurs autres, m'aurait dû obliger à garder le silence. Cependant, Monseigneur, comme vous me priez d'écrire pour demander et obtenir votre retour, je crois être obligé devant Dieu de vous parler avec toute la liberté et la confiance que doit une personne qui a des obligations très particulières de vous honorer, qui est près, étant à l'âge de soixante-quinze ans, de paraître au jugement de Dieu et qui n’a uniquement en vue que les intérêts d'une Église qui vous doit être et à moi également chère. Agréez donc, Monseigneur, que je vous ouvre mon cœur. Je le fais avec la sincérité et la simplicité que je suis obligé, sans vous rien dissimuler de la vérité.

Faites, je vous conjure, avec moi une sérieuse réflexion sur tout ce qui s'est passé depuis que je me suis démis de la conduite de cette Église en votre faveur, sur l'état dans lequel vous l’avez trouvée, la paix et 1'union dont elle jouissait, sur tous les biens que le Séminaire des Missions Étrangères y faisait, lesquels vous ne saviez assez admirer, ce qui vous obligeait de dire en toute sorte d'occasions que votre plus grande peine était de trouver une Église où il ne vous paraissait plus rien à faire pour exercer votre zèle. Vous avez reconnu et publié si fréquemment que le dit Séminaire était le lien de cette grande union qui avait existé dans cette Église.

Faites, Monseigneur, d'autre part, une semblable réflexion sur le grand changement que 1'on y peut présentement remarquer et d'où il est provenu. N'a-t-il pas paru, au grand scandale de tout le peuple et au préjudice du salut des âmes, que votre principal dessein a été de détruire tout ce que vous avez trouvé de si bien établi et toute votre application à chercher tous les moyens possibles pour ruiner entièrement le Séminaire, que vous avez reconnu pour l'âme de cette Église naissante, n'ayant rien épargné pour le réduire dans l'extrême pauvreté et lui ôtant tout ce qui dépendait de vous et l'empêchant de recevoir ce qui lui appartenait et en beaucoup d'autres manières dont j'ai été témoin avec une douleur extrême, que Notre-Seigneur m'a fait la grâce de porter avec conformité à sa sainte volonté.

Que n'avez-vous pas fait pour éloigner les Supérieur et Directeurs qui en ont la conduite et tous ceux que vous avez cru qui étaient capables de le soutenir. Vous leur avez ôté, autant que votre pouvoir s'est étendu, toutes leurs fonctions spirituelles, et non content de les exclure entièrement de la conduite des maisons religieuses, dont ils avaient eu le soin depuis vingt ans et dont ils s'étaient acquittés avec beaucoup de grâce et de bénédiction, pour en même temps donner cet emploi à des ecclésiastiques que vous ne pouviez pas ignorer être de très mauvaise vie, vous les avez encore privés de la part qu'ils avaient au gouvernement de l'Église, pour le confier à des personnes éloignées de la cathédrale et à de jeunes gens, à qui leur âge ne pouvait encore donner aucune expérience nécessaire pour s'acquitter de leur emploi.

Les mêmes Supérieur et Directeurs du Séminaire possédant les premières dignités du Chapitre, vous avez pris occasion d'y former les plus grandes brouilleries qui soient arrivées en cette église et vous les avez interdits sans aucun fondement, au grand scandale de tout le peuple, pendant un an entier, avec des marques d'une ignominie tout extraordinaire, jusqu'à les déclarer être la cause de faire blasphémer et d'être incapables de faire aucun bien en cette Église.

Quels efforts n'avez-vous pas faits ensuite pour les faire chasser du pays et repasser en France, ne trouvant pas de moyen plus souverain pour détruire en même temps le Séminaire et le Chapitre, ce que vous avez poursuivi avec tant de force que l'on a été obligé d'en empêcher l'exécution par un ordre du Roi.

Je ne doute point, Monseigneur, que vous n'ayez de très bonnes intentions et je sais que vous avez fait paraître à l'extérieur avoir pris de fortes résolutions de rétablir toutes choses dans leur premier état. Mais en vérité il ne se trouve aucun rapport de la conduite que vous tenez à ces résolutions, et elle fait assez connaître que vous ne changez aucunement de maximes et de principes. Peut-il même y avoir la moindre apparence de se persuader que vous ayez ces sentiments dans le cœur. Quelle conformité pourrait avoir cette disposition avec les menaces que vous avez donné ordre à MM. Dollier et de Montigny de faire de votre part à tous ceux qui sont la cause de votre rétention en France, de leur faire ressentir toute la force et le poids de 1’autorité épiscopale, s'ils ne procurent efficacement votre retour.

Je vous conjure, Monseigneur, de me permettre de vous dire ce que vous savez beaucoup mieux que moi, qu'il semble que l'on doit attendre du cœur et de la bouche d'un évêque, qui est père, des sentiments bien différents et opposés à ces menaces, et qu'il serait bien plus efficace par imitation de l'esprit de Notre-Seigneur de leur faire ressentir la force de sa douceur et de son humilité, plus capable incomparablement de gagner à soi les cœurs que les menaces, qui est la voie ordinaire de laquelle se servent les puissances séculières dans leur gouvernement temporel.

Il est bien facile de juger de cette conduite l'éloignement que vous avez de rétablir l'union et la paix dans cette Église, sans laquelle néanmoins il est impossible qu'elle puisse subsister. L'on y voit au contraire présentement deux partis qui s'y sont élevés par toutes ces divisions et se fortifient avec aliénation des esprits; ceux qui font profession d'être attachés à vos intérêts, se trouvant dans la nécessité pour obtenir quelque grâce [de] votre part de s'éloigner du Séminaire, et quelques-uns même se déclarer contre vous en voyant si fort aliéné et sachant que vous ne permettez à aucun ecclésiastique de s'y associer. Mais ce qui me touche le plus sensiblement est de ne voir aucun remède à tant de maux et si pressants, n'étant pas possible d'espérer de changement dont l'expérience du passé nous est une preuve très convaincante.

Tout ce que je puis et je dois dans cette extrémité est d'avoir recours à la bonté et miséricorde de Notre-Seigneur, à la protection de sa très sainte Mère.

Mais je vous avoue ingénument que je ne dois ni ne puis en conscience correspondre à la prière que vous me faites dans votre lettre de demander et procurer votre retour; et je suis bien persuadé du contraire qu'il n'y a point de serviteur de Dieu en France, auquel si on expose dans la pure vérité‚ l'état de cette Église, qui ne fût de sentiment qu'il vous serait bien plus glorieux devant Dieu et devant les hommes d'imiter le grand saint Grégoire de Nazianze et plusieurs autres grands prélats qui se sont démis du gouvernement de leurs Églises pour y rétablir la paix et l'union; que si vous trouvez des personnes qui soient de sentiment contraire, ils vous flattent assurément ou ils ne vous connaissent pas.

Il est vrai, Monseigneur, que je vous ouvre mon coeur trop librement, mais l'amour et la fidélité que je dois avoir pour une Église qui a été ci-devant confiée à mes soins, m'y obligent, nonobstant toutes les considérations humaines qui pourraient m'engager à garder le silence. Je vous conjure de n'être pas moins persuadé du respect sincère et véritable avec lequel je suis, Monseigneur,

Votre très humble et très obéissant serviteur et confrère,
François, ancien évêque de Québec.

Altera nova positio pp. 548-552



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Dernière mise à jour 30 avril 2016