Une famille sacerdotale
Lors de son premier voyage au Canada, en 1659, Mgr de Laval avait sûrement constaté personnellement comment la vie en ce pays de mission était difficile et soumise aux rigueurs d'un climat très accablant pour des Européens. Déjà les deux prêtres français qui l'accompagnaient durent retourner en France dès l'année suivante, seul le jeune ecclésiastique Henri de Bernières réussit à surmonter ces difficultés. Et comme Mgr de Laval ne pouvait compter pratiquement dans ces débuts difficiles que sur des prêtres venus de France, il a voulu leur assurer une organisation locale qui puisse leur venir en aide, qui leur soit un support dans leur travail apostolique et qui devienne leur nouvelle famille à laquelle ils seront rattachés jusqu'à leur mort. On retrouve ces motifs dans un petit mémoire écrit de la main de Mgr de Laval: j'en cite quelques lignes seulement: «Tous les évêques sont obligés d'établir des séminaires, pour maintenir tous les ecclésiastiques dans un état de vie qui soit convenable à leur condition. Il est nécessaire en la Nouvelle-France, plus qu'en aucun lieu, d'y en avoir un:
Dans les vues de Mgr de Laval, le Séminaire qu'il établit en 1663 doit être une communauté de prêtres diocésains qui réunit tout son clergé en une famille sacerdotale. M. de La Tour, dans ses Mémoires sur la vie de M. de Laval le dit expressément: «Il voulut que tout le clergé ne fit qu'une famille, que la maison de l'Evêque fût la maison commune de tous les ecclésiastiques, et le centre de tout le temporel comme du spirituel... Il exécuta ce pieux dessein jusqu'à l'établissement de son séminaire. Dès qu'il l'eut bâti, il lui donna tous ses biens, s'y consacra, s'y renferma lui-même, et le chargea de maintenir cette union et de remplir et perpétuer ses vues; ce qui subsista jusqu'à ce qu'un nouveau gouvernement (il s'agit ici de la réforme de Mgr de Saint-Vallier) changea la face des choses. Après ces explications, on peut revenir au texte même du mandement d'érection du Séminaire rédigé par Mgr de Laval à Fans, le 26 mars 1663 pour en goûter toute la saveur:
«...Nous avons érigé et érigeons dès à présent et à perpétuité un Séminaire pour servir de clergé à cette nouvelle Eglise... d'ou nous puissions tirer des sujets pieux et capables pour les envoyer, à toutes rencontres et au besoin, dans les paroisses et tous autres lieux, afin d'y faire les fonctions curiales et autres auxquelles ils auront été destinés.»
Un esprit apostolique
Qu'est-ce qui avait poussé Mgr de Laval à fonder en Nouvelle-France un Séminaire que l'on pourrait qualifier d'avant-gardiste? J'emprunte la réponse à M. l'abbé Hononus Provost et je cite:«Ce que nous croyons plus probable, c'est qu'il a voulu reconstituer ici l'atmosphère ainsi que la vie spirituelle et apostolique de la Société des Bons Amis et de l'Ermitage de Caen, avec des prêtres qui, d'ailleurs, s'y étaient initiés pour la plupart. De plus, Mgr de Laval voulait une organisation religieuse à la mesure de l'église qu'on lui avait confiée. Ce n'était pas un diocèse adulte, mais un diocèse à fonder. Ce qui nous paraîtrait aujourd'hui un cadre étouffant, une centralisation inconcevable, paraissait nécessaire dans un pays neuf et pauvre. un vrai pays de mission. Mgr de Laval n'avait-il pas voulu un apostolat missionnaire? N'appelait-il pas ses embryons de paroisses des missions et ses curés des missionnaires? Or, dans quel territoire de mission, encore de nos jours, voit-on des prêtres séculiers isolés, abandonnés à leurs propres ressources?»
Voilà pour la fondation du Séminaire de Québec, communauté de prêtres séculiers. Mais, pour compléter le tableau, j'ajouterai une phrase de Mgr de Saint-Vallier dans le compte rendu de Sa première visite au Canada lorsqu'il parle du Séminaire: «Il me sembla pour lors voir revivre dans l'église du Canada quelque chose de cet esprit de détachement qui faisait une des principales beautés de l'église naissante de Jérusalem, du temps des Apôtres...»
Et M. de La Tour, dans ses Mémoires portera un jugement non équivoque: «C'est à cette union (et j'ajoute pour la compréhension du contexte: C'est à cette union du clergé diocésain au sein du Séminaire que la religion fut redevable des rapides progrès qu'elle fit en Canada.
Un souci de formation
En fondant le Séminaire de Québec, Mgr de Laval avait aussi un autre but: il voulait lui confier la formation des futurs prêtres dont la vocation germerait, il n'en doutait pas, dans les familles des colons français établis au Canada. Déjà il y avait parmi les élèves du collège des Jésuites un jeune canadien qui se destinait à la prêtrise: il s'agit de Germain Morin qui deviendra le premier prêtre canadien en 1665. Et Mgr de Laval savait fort bien qu'il ne pourrait compter indéfiniment sur un clergé venu de France, difficile à recruter, et par ailleurs l'église naissante du Canada ne pouvait se payer le luxe d'envoyer ses candidats à la prêtrise se former dans la mère patrie. C'est pourquoi, en fondant en 1663 le Séminaire, communauté de prêtres, il lui confia immédiatement la charge, comme il le dit dans son mandement « d'élever et de former les jeunes clercs qui paraîtront propres au service de Dieu.» Le Grand Séminaire de Québec, le premier en Amérique du Nord, est donc ausi ancien et vénérable que le Séminaire lui-même.
Le Petit Séminaire
Je ne ferai que mentionner très rapide-ment les autres étapes de l'histoire du Séminaire. En 1668, 5 ans après la fondation du Séminaire et du Grand Séminaire, Mgr de Laval confie à ses prêtres la charge de fonder un Petit Séminaire, On en fit l'ouverture solennel le 9 octobre 1668 en la fête de saint Denys. Ce Petit Séminaire n'est alors qu'un pensionnat pour les jeunes qui se destinent possiblement au Grand Séminaire. On les y forme à la piété, ils assistent régulièrement aux offices de la cathédrale où ils remplissent les fonctions d'enfants de choeur, mais ils vont en classe au collège des Jésuites situé à l'emplacement actuel de Hôtel-de-Ville (de Québec).
Ce n'est qu'en 1765, après la Conquête, que le Petit Séminaire devient véritablement une école pour prendre la relève du collège des Jésuites qui avait fermé ses portes. Cette suppléance devait être temporaire, car on espérait toujours le retour des Jésuites à Québec et on a même fait des démarches plus tard pour qu'une autre communauté vienne prendre charge de ce collège. Mais on sait que ce qui est temporaire au Séminaire dure habituellement longtemps! Dans le cas du Petit Séminaire, ce fut vraiment un record puisque nous avons assumé cette suppléance temporaire pendant 222 ans. C'est au premier juillet dernier (juillet 1987) que le Petit Séminaire passa sous une autre juridiction et devint totalement autonome sous la présidence de M. le juge Ross Goodwin avec la collaboration des représentants des différentes composantes du Petit Séminaire, professeurs, parents, étudiants, employés et des représentants du public.
Un certain nombre de prêtres de notre communauté continuent à apporter leur précieuse collaboration à ce nouveau Petit Séminaire qui, par les objectifs institutionnels qu'il s'est fixés, veut continuer à progresser dans le sillon qu'a tracé la lignée de grands éducateurs et apôtres qui ont présidé à son évolution à travers les ans.
Il faut rappeler aussi que le Séminaire, dans ses débuts, a maintenu pendant quelques années à Saint-Joachim une école où l'on enseignait aux jeunes l'agriculture ainsi que les arts et métiers. M. de La Tour affirme dans les "Mémoires sur la vie de M. de Laval": «Les arts y sont portés à une grande perfection, on y trouve en tout genre de forts bons ouvriers.»
L'Université Laval
Le Séminaire prit un nouveau tournant en 1852 lorsque, répondant aux instances de l'épiscopat, il accepte de fonder une université, la première université de langue française en Amérique du Nord. Quelle foi il fallait à nos devanciers pour se lancer dans une telle aventure. Le Séminaire commençait à peine à se remettre des ravages causés par la guerre de conquête; les édifices du Vieux Séminaire avaient été ravagés par les bombardements, les fermes et les moulins avaient été pillés et incendies, il n'y avait plus que 5 prêtres et tout était à refaire. Il a fallu en plus prendre la succession du Collège des Jésuites., Ce furent de longues années de reconstruction et de difficultés. Heureusement le nouvel évêque de Québec. Mgr Briand, que l'on a surnommé le deuxième fondateur du Séminaire, aida le Séminaire à reprendre vie grâce à ses encouragements et à ses largesses. Il n'en reste pas moins qu'au moment où l'épiscopat demandait au Séminaire de fonder l'université, on n'y comptait encore que 14 prêtres qui se faisaient aider par des séminaristes pour l'enseignement au Petit Séminaire. Imitant la foi en la Providence dont avait fait preuve Mgr de La-val, ils se lancèrent dans cette nouvelle aventure pour le bien de l'église et de la nation. Et pendant plus d'un siècle, le Séminaire supporta seul le développement de ce lieu de haut savoir. Et ce n'est qu'en 1970 que cette université fondée par le Séminaire en 1852 prit sa destinée en main et devint tout-à-fait autonome.
Maison François-de-Laval
Enfin, et je termine par là, il est une autre oeuvre qui est venue ces derniers temps s'intégrer à l'apport du Séminaire à la vie de notre église diocésaine. Il s'agit de la Maison François-de-Laval. centre de vocation. C'est une oeuvre assez récente, qui était connue jusqu'à ces derniers temps sous le nom de Centre diocésain des vocations. À la demande de Mgr l'Archevêque, le Séminaire a accepté volontiers de prendre sous sa juridiction une oeuvre dont l'esprit est parfaitement dans la ligne des préoccupations qu'avait Mgr de Laval en établissant son Petit Séminaire, d'ou le nom que nous avons donné à cette oeuvre: la Maison François-de-Laval, centre de vocation.
Selon les statuts qui ont été approuvés récemment, la Maison François~de~ Laval, centre de vocation, a pour mission de contribuer activement à la préparation d'une relève sacerdotale, dans l'esprit même de l'oeuvre fondée par le bienheureux François de Laval. Il ne s'agit donc pas d'une école, mais d'un lieu d'animation, d'interpellation et de formation, où un jeune peut trouver les ressources qui lui permettront de se donner les moyens de mieux discerner ce que le Seigneur attend de lui et d'acquérir certains préalables jugés nécessaires à la formation des futurs prêtres. Et pour assurer une ouverture plus grande sur la vie de notre église diocésaine, nous avons voulu associer à la direction et à l'animation de cette oeuvre des personnes qui ne sont pas membres de la communauté des prêtres du Séminaire et qui ont accepté bien généreusement d'y consacrer une partie de leur temps. Le Séminaire leur en est très reconnaissant. Nous comptons beaucoup sur cette oeuvre pour aider ceux qui se sentent appelés à travailler à la vigne du Seigneur à surmonter les obstacles qu'ils peuvent rencontrer grâce au travail de discernement et d'animation de la Maison François-de-Laval. et grâce à l'accompagnement personnalisé qu'offrent ses animateurs.
Ainsi nous bouclons la boucle et nous revenons aux objectifs que se proposait le bienheureux François de Laval en fondant le Séminaire de Québec. Puisse notre bienheureux fondateur continuer à protéger son Séminaire et ses oeuvres en leur prodiguant les grâces l'en haut pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien de l'Eglise.
Quelques notes particulières sur le Grand Séminaire
En 1663, lors de la première rentrée, il y avait au Grand Séminaire de Québec, cinq (5) séminaristes dont deux deviendront prêtres. Les archives disent qu'en 1762, lors de la reprise des activités, à la suite de la conquête, ils étaient 6 séminaristes. En 1850, ils étaient 30, 122 en 1914, 178 en 1947, 160 en 1959. Quand le Grand Séminaire nous sommes entrés dans cette maison où nous résidons actuellement (en 1988), la communauté rassemblait 90 séminaristes et cette année 51. Peut-être que de patientes recherches nous permettraient d'établir avec assez de précision le nombre de prêtres qui se sont formés dans notre institution depuis 325 ans et aussi le nombre de ceux qui y ont vécu sans toutefois devenir prêtres. Rassembler tous les anciens actuellement vivants permettrait sûrement de constituer une amicale riche d'un nombre impressionnant de membres, riche aussi de liens avec tous les milieux de l'Eglise et de la société civile.
Mais il y a une réalité beaucoup plus importante que celle des statistiques. Ce que nous rappelons, ces jours-ci, dans l'action de grâces, c'est surtout ce que cette institution a produit en fruits de vie ecclésiale. L'«Acte de fondation du Séminaire de Québec» de Monseigneur de Laval donnait comme première mission aux prêtres de cette communauté "de donner au Clergé la meilleure forme qui se pourra, pour perfectionner des ouvriers, et les rendre capables de cultiver cette nouvelle vigne du Seigneur". Il désirait que cette communauté de formation "soit une continuelle école de vertu d'où on puisse tirer des sujets capables pour les envoyer .... en tous lieux du dit pays". Ce désir du premier Évêque du Canada est devenu réalité; les prêtres formés au Grand Séminaire ont été présentés partout dans notre pays et partout ils ont activement collaboré à bâtir un pays et une Église. Pendant que nous vivons ces fêtes et que nous regardons un peu en arrière, l'histoire ne s'arrête pas. De nombreux candidats se présentent ces semaines-ci et pour plusieurs diocèses. Il y aura une autre rentrée en septembre prochain et probablement plus nombreuse que celles de ces dernières années. Des ordinations donneront aussi à l'Église des nouveaux prêtres qui iront, comme ceux qui les ont précédés, annoncer la Bonne Nouvelle et servir des communautés chrétiennes. La vie de cette "vieille" institution continue et elle est, encore aujourd'hui, pleine de promesses pour plusieurs Églises diocésaines parce que le Seigneur est toujours avec elle et l'accompagne sur la route de l'histoire de notre pays.
Certains ont été heureux de découvrir d'anciens règlements qui les ont fait sourire. De fait c'est intéressant de voir comment vivaient les séminaristes il y a 50 ou 100 ans, quel était leur cadre de vie. Mais il ne faut pas oublier le proverbe qui dit "Autre temps, autres moeurs". Ce dont il faut se réjouir, c'est de voir que cette maison de formation a su s'adapter aux diverses époques et aux divers contextes de vie sociale et de vie ecclésiale Monseigneur de Laval a voulu, en fondant son Grand Séminaire, se conformer aux orientations données par le Concile de Trente. Il serait sûrement très heureux de constater que son Grand Séminaire a su évoluer ces vingt dernières années.